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Posts · juin 2026

Pourquoi ma génération est socialiste


En 2022, près d’un électeur de 18 à 24 ans sur trois a mis un bulletin Mélenchon dans l’urne au premier tour. En 2024, le Nouveau Front populaire est arrivé largement en tête chez les jeunes, et le CEVIPOF a mesuré l’écart de regard sur La France insoumise : 53 % des jeunes la jugent dangereuse pour la démocratie, contre 82 % des plus de 60 ans. Mélenchon est devenu, pour ma génération, le candidat par défaut.

On peut balayer ça d’un revers de main : jeunesse paresseuse, gavée d’allocations, ignorante de l’Histoire. C’est une lecture confortable. Mais elle omet que ma génération n’a pas découvert Marx ; elle a regardé son compte en banque. Et le chiffre qui en sort, c’est qu’elle a cessé de croire que le capitalisme était fait pour elle.

Un grief qui n’a rien d’absurde

Commençons par concéder ce qu’il faut concéder : nous avons des raisons. À Paris, à Lyon, à Bordeaux, se loger seul mange la moitié d’un salaire de débutant, et acheter relève de la fiction quand on n’a pas un héritage derrière soi. Les premiers souvenirs économiques de ma génération, c’est 2008 et des parents inquiets ; les seconds, l’inflation post-Covid qui a bouffé chaque hausse de salaire. On nous a vendu les études comme un ascenseur, on en sort souvent smicards et précaires.

Ajoutez l’angoisse de l’IA, que beaucoup de jeunes voient déjà comme une menace pour le métier qu’ils visent. Et ajoutez la réforme des retraites de 2023, passée au 49.3 : reculer l’âge à 64 ans, c’est demander aux plus jeunes de cotiser plus longtemps pour un système dont ils doutent qu’il leur versera quoi que ce soit. Il n’y a rien de stalinien à vouloir un toit, ni de soviétique à refuser de payer plein pot pour une promesse qu’on ne croit plus. Le malaise est réel, et le balayer serait facile.

Mais c’est une erreur de génération

Le socialisme de ma génération n’a plus grand-chose à voir avec Jaurès ou Mitterrand. Plus d’ambition collective, plus de grand récit : une politique de détail, taillée pour TikTok. Bloquez les prix des produits de première nécessité, SMIC à 1 600 euros, retraite à 60 ans, et faites payer quelqu’un d’autre, de préférence un milliardaire. Le message est simple, partageable, et c’est tout son problème. Du bon vieux populisme.

L’encadrement des loyers ne crée pas de logements, il décourage d’en construire, ce qui raréfie l’offre et pousse les prix vers le haut. Le blocage des prix produit des pénuries, pas du pouvoir d’achat.

Quant à la fameuse taxe Zucman (2 % par an sur les patrimoines de plus de 100 millions d’euros, votée à l’Assemblée puis rejetée par le Sénat en juin 2025), elle bute sur un mur que ses promoteurs préfèrent contourner. Ces 1 800 foyers ne dorment pas sur des montagnes de liquidités : leur fortune, ce sont des parts dans les entreprises qu’ils ont bâties, du capital sur le papier, pas un compte courant. Pour acquitter 2 % chaque année, il faudrait vendre des actions à intervalle régulier, diluer son contrôle, peser sur le cours, parfois lâcher les rênes de sa propre boîte à un fonds étranger. Et encore faut-il savoir ce que vaut une participation non cotée, une collection d’art ou un portefeuille de private equity.

Et ces fortunes ne filent pas en franchise d’impôt. Dès qu’un patrimoine produit un revenu, dividende ou plus-value, la France le taxe déjà à plus de 30 % via le prélèvement forfaitaire unique. La vraie question n’est donc pas de faire payer les riches ou non, mais de savoir s’il faut frapper le stock une seconde fois, qu’il rapporte ou non, au risque de pousser dehors une poignée de contribuables qui ont des avocats fiscalistes, des frontières à portée de TGV et la mémoire de l’exil des assujettis à l’ISF.

Surtout, le diagnostic se trompe de coupable. Ma génération accuse le « néolibéralisme » dans l’un des pays les plus redistributeurs du monde, où la dépense publique frôle 57 % du PIB. Si se loger est devenu impossible, c’est d’abord parce qu’on ne construit plus assez : recours, normes, zéro artificialisation nette, argent gratuit des années 2010. Le mal vient autant de l’État que du marché, nous l’avons simplement mal nommé.

Comment inverser la tendance

On ne renverse pas cette pente avec un cours d’histoire sur les files d’attente soviétiques. Ma génération s’en moque, et elle a raison : ça ne parle pas de son loyer. La seule réponse qui porte, c’est de livrer.

Construire, d’abord. Lever les blocages qui étranglent l’offre de logement, quitte à froisser les rentes locales. Le problème numéro un s’efface quand on bâtit. Ça marche partout, tout le temps.

Graphique FT : Minneapolis a construit plus de logements que les autres villes du Midwest et y voit ses loyers réels baisser

Rééquilibrer entre les âges, ensuite. Encore faudrait-il que les jeunes mesurent ce qu’ils versent déjà. Entre le superbrut que paie l’employeur et le net qui atterrit sur le compte, près de la moitié s’évapore en cotisations, et une bonne part part directement, par répartition, financer les pensions d’aujourd’hui, celles d’une génération qui détient déjà les murs et le patrimoine.

Le débutant qui regarde son salaire ne voit que le net ; il ne voit pas qu’il engraisse, chaque mois, des retraités plus riches que lui. On ne peut pas siphonner à ce point la fiche de paie des plus jeunes, puis s’étonner qu’ils trouvent le contrat truqué. Et taxer enfin l’héritage plutôt que le travail : la France est redevenue une société d’héritiers, où le patrimoine se transmet plus qu’il ne se gagne. Faire primer le mérite sur la naissance parlerait à ma génération davantage qu’un énième éloge de l’entrepreneuriat.

Affronter l’IA sans la fuir. Un moratoire ne protégera personne, l’investissement ira ailleurs. Mieux vaut diffuser la propriété du capital en encourageant l’investissement en action et accompagner ceux que la machine déplace, pour que ses gains se partagent au lieu de se confisquer.

Renouer avec la croissance, aussi. C’est devenu un non-sujet, quand ce n’est pas un gros mot : on débat sans fin du partage du gâteau, presque jamais de sa taille. La décroissance se vend en librairie, le « pouvoir d’achat » se pense comme un jeu à somme nulle où ce que gagne l’un, l’autre le perd.

C’est oublier d’où vient le niveau de vie. Si mes grands-parents vivent mieux que les leurs, ce n’est pas parce qu’on a mieux réparti la France de 1950, c’est parce qu’elle est devenue plus productive. Une génération qui cesse de croire à la croissance se condamne à se battre pour des miettes, et à en vouloir à son voisin plutôt qu’au plafond. Redonner le goût de produire, d’investir, d’entreprendre, c’est moins vendeur qu’un blocage des prix. C’est pourtant la seule chose qui ait jamais sorti une société de la pauvreté.

Et enfin : cesser de s’excuser. La défense du marché s’est faite si timide qu’elle a laissé croire que chaque critique du capitalisme était fondée. Beaucoup des maux qui nourrissent mon camp, à commencer par les loyers, viennent de marchés pas assez libres, pas trop. Il faut le redire.

La vraie demande

Ma génération ne réclame ni le Venezuela ni l’URSS. Elle réclame un deal qu’elle ne voit nulle part : travailler et pouvoir se loger, ne pas payer toute sa vie pour une retraite qu’elle ne touchera pas, ne pas être rendue inutile par une machine. L’Insoumission lui promet ce deal et ne le tiendra pas. Le marché, lui, le pourrait. Mais il n’a, pour l’instant, même pas pris la peine d’essayer.

Qu’on lui offre ce contrat, ou qu’on la regarde signer celui qu’on lui tend.