
Beaucoup d’Européens regardent Washington depuis deux ans sans comprendre grand chose. Ils voient du chaos, de l’imprévisibilité, une politique étrangère qui ressemble à une salle des marchés. Ils concluent que les États-Unis lâchent, qu’un monde multipolaire est en train de naître, que ça va finir par se tasser.
C’est une erreur de compréhension qui nous coûte cher.
L’Oncle Sam ne se retire pas, il renégocie les conditions d’accès à la puissance américaine, envers ses alliés, ses ennemis, bref tout le monde. Et l’Europe, installée depuis 75 ans dans une protection à tarif préférentiel, réalise qu’elle n’a pas prévu ce scénario.
La bonne nouvelle, c’est qu’elle a de quoi s’en sortir. La mauvaise, c’est qu’elle n’en fait toujours pas grand-chose.
Washington ne quitte pas la scène
Pendant des décennies, le deal était simple: les États-Unis assuraient la sécurité collective, tenaient les routes maritimes, et profitaient du dollar pour être au centre du système financier mondial. En échange, leurs alliés s’alignaient politiquement et ouvraient leurs marchés. Inégal, mais prévisible, et ça a marché pendant un temps.
Ce deal est mort. Pas parce que l’Amérique est affaiblie, les chiffres prouvent d’ailleurs tout l’inverse.
L’économie américaine dépasse les 30 000 milliards de dollars. Son budget de défense dépasse celui des dix puissances suivantes réunies. Ses entreprises tiennent l’IA, les semi-conducteurs, la biotech.
La Chine ne peut pas la défier globalement, sa monnaie reste inconvertible, son armée reste régionale. La Russie encore moins, avec une économie qui tient sur les hydrocarbures et un retard technologique qui s’aggrave.
Ce qui a changé, c’est la logique de cette puissance. L’Amérique ne cherche plus à construire un ordre stable dont elle serait la garante, elle cherche à extraire de chaque relation, de chaque négociation, alliés compris. Les tarifs sont des instruments de chantage politique. La protection militaire est devenue une ligne de négociation.
Chaque accord est une victoire asymétrique, favorable aux US, ou rien.
Et ça marche. Parce que personne ne dit vraiment non.
Le Japon et la Corée du Sud ont plié, promettant des centaines de milliards d’investissements en échange d’un allègement tarifaire. L’Union européenne a capitulé sur le commerce pour préserver le soutien américain à l’Ukraine, après avoir pesté, menacé, et finalement reculé.
Seule la Chine a partiellement résisté, parce qu’elle avait quelque chose de concret à mettre sur la table : le contrôle des terres rares.
Voilà ce que donne le monde soi-disant multipolaire en pratique.
Le Japon paye, l’Europe paye, la Chine négocie et les États-Unis gardent le contrôle.
Le piège de la dépendance
Le choix européen d’après 1945 était juste rationnel.
On était incapable de se défendre et nous devions nous reconstruire, donc l’Europe a délégué sa sécurité aux États-Unis et consacré son énergie à bâtir des États-providences, un marché commun, une prospérité que le continent n’avait jamais connue.
Ce n’était pas de la naïveté comme peuvent le croire certains, c’était de la reconstruction avec les moyens du bord.
Le problème, c’est qu’elle n’a jamais révisé ce modèle quand elle en aurait eu les moyens. Dans les années 90, dans les années 2000, dans les années 2010, chaque fois que la question de l’autonomie stratégique se posait, quelqu’un dans une capitale européenne décidait que c’était trop cher, trop compliqué, trop déstabilisant pour l’alliance atlantique.
Résultat, aujourd’hui : l’Europe ne peut toujours pas assurer seule sa défense.
Elle tourne sur des infrastructures numériques américaines pour ses communications critiques. Elle n’a pas de champion continental dans les semi-conducteurs, à part ASML peut-être, mais la fabrication reste à Taiwan et en Corée. Son marché des capitaux est fragmenté en 27 juridictions avec des fiscalités incompatibles. Et ses partis d’extrême droite, en pleine ascension dans plusieurs pays, entretiennent des liens avec des réseaux dont la boussole pointe vers Washington ou Moscou, rarement vers Bruxelles.

Chaque concession sous pression apprend au partenaire qu’il peut demander plus. Et l’Europe y contribue activement, par inertie et par désaccord interne.
La fenêtre pour changer ça n’est pas fermée, mais elle ne restera pas ouverte indéfiniment.
Les cartes sont là, depuis des années
Je vais dire ce que je pense vraiment : l’Europe est mieux positionnée qu’elle ne pense.
450 millions de consommateurs parmi les plus éduqués et les plus solvables du monde. Une base industrielle de précision dans l’automobile, l’aéronautique, la chimie, le luxe. Des universités qui produisent encore une part significative de la recherche scientifique mondiale. Une capacité en nucléaire et en solaire qui peut devenir un vrai avantage compétitif, si on arrête de la saboter avec des procédures d’autorisation qui durent dix ans.
Le problème n’est pas le manque d’actifs, c’est le marché des capitaux.
Une startup européenne de biotech ou d’IA qui veut lever 500 millions en série B va à New York ou San Francisco. Pas parce que l’argent n’existe pas ici : les fonds de pension scandinaves, les assureurs allemands, les family offices français représentent des masses considérables.
Mais l’argent ne circule pas, loqué par des réglementations nationales, des fiscalités incompatibles, une culture institutionnelle qui préfère le rendement prévisible au risque productif. C’est un vrai frein. Le résoudre ferait plus pour l’autonomie stratégique de l’Europe que dix sommets de défense réunis.
Sur la défense justement : les budgets montent, les engagements sont là, c’est bien. Tard, mais bien. Sauf que dépenser plus ne suffit pas si c’est 27 filières nationales qui continuent à se faire concurrence sur des équipements incompatibles.
Il faut standardiser, mutualiser, traiter la défense européenne comme un marché commun plutôt que comme un symbole de souveraineté nationale à protéger.
Dernier levier, celui qu’on sous-estime le plus : la régulation comme puissance. Le RGPD a contraint Google et Meta là où le Congrès américain n’osait pas mettre les pieds. Les règles européennes sur la concurrence ont tapé là où le Département de Justice US hésitait. C’est du pouvoir réel, qui s’exerce depuis Bruxelles sur des décisions prises à Mountain View et à Séoul. L’Europe le fait déjà.
L’Amérique ne trahit pas l’Europe. Elle fait ce que font les puissances qui en ont les moyens : maximiser leur position. C’est cohérent, c’est prévisible, et franchement, dans leur position, on ferait probablement pareil.
Pourquoi l’Europe a-t-elle encore besoin qu’on soit fiable pour elle ?
Elle a les ressources pour ne pas avoir à poser cette question, mais il faut décider.