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Archives · janvier 2024

L'économie du Japon est à un tournant de son histoire


Après la fin de la seconde guerre mondiale, le Japon est détruit, et doit se reconstruire entièrement. À la fin des années 1960, la petite île est pourtant la deuxième puissance économique mondiale derrière les Etats-Unis.

Comment cette petite île a réussi l’exploit de devenir un acteur important de l’économie mondiale quelques décennies après une guerre dévastatrice ? Pourquoi de nombreux investisseurs bien connus (Larry Finck, Warren Buffet) réinvestissent massivement dans le pays ? Nous allons aujourd’hui décrypter le miracle économique japonais.

L’après-guerre et le 1er miracle économique japonais

Après sa capitulation face aux alliés en 1945, le Japon vit une période de famine et est occupé par les Américains.

Le taux de change entre Yen et dollar est fixé dans les années suivantes à 360 yens pour 1$.

Dans ce document nommé “The Industry Origins of Japanese Economic Growth”, deux économistes (Dale Jorgenson et Koji Nomura) estiment que la faiblesse du Yen a été capitale dans le boom économique Japonais de l’après-guerre ; le coût de production moyen était généralement inférieur au Japon par rapport aux USA. Les entreprises japonaises ont donc pu exporter massivement des produits manufacturés vers le monde entier.

L’occupation américaine a aussi permis l’expansion de la production de masse et du contrôle de la qualité, et les travailleurs japonais sont réputés pour leurs productivités et le respect de la hiérarchie.

Dans un même temps, la population augmente fortement :

Population of Japan 1800-2020 | Statista

De 1960 à 1988, le Japon connaît une croissance exceptionnelle. Le “Boom Izanagi” est une des périodes les plus impressionnantes, entre 1965 et 1970, où le produit national brut (PNB) progresse au rythme moyen de 11,5%.

Les causes de ce boom peuvent s’expliquer par l’achat des symboles d’une société capitaliste à cette période ; la télévision couleur, la climatisation et la voiture.

En bref, durant toute cette période économiquement exceptionnelle, le Japon enchaîne les bonnes nouvelles. Mais, toutes les bonnes choses ont une fin, et cette croissance économique spectaculaire prend fin en 1988 avec l’éclatement de la bulle spéculative japonaise.

Je ne vais pas entrer dans des détails excessifs sur cette période, car l’histoire n’est pas ma spécialité. Néanmoins, il me semblait important de noter tous ces éléments pour que vous les ayez en tête, lorsque nous parlons de l’économie japonaise.

Ce qui est intéressant de souligner ici, c’est à la fois les causes de l’expansion de l’économie Japonaise durant ces années, mais également la cause de l’éclatement de la bulle économique Japonaise.

L’éclatement de la bulle économique japonaise

Durant l’après-guerre, le Japon a fortement encouragé l’épargne de ses habitants. Avec des sommes colossales en dépôt dans les banques, l’octroi facile des prêts a permis de financer la reconstruction de l’économie.

Le Japon a une balance commerciale positive, et le yen s’apprécie.

Tradingeconomics

D’autant plus que les USA, le Japon, l’Allemagne de l’Ouest, l’Angleterre et la France viennent de signer les accords du Plaza, dont la principale quête est de déprécier le cours du dollar américain par rapport au Yen et au Mark allemand.

Et en plus de ces deux éléments déjà importants, la Bank of Japan maintient une masse monétaire serrée pour obtenir un yen encore plus fort.

Le Japon voulait soutenir sa monnaie, et c’est même un peu trop réussi ; le yen est devenu tellement fort que la productivité a été étouffée.

Dans les années 1970, le système de change fixe de Bretton-Woods a été abandonné, ce qui a libéré l’économie japonaise des contraintes de change, permettant l’accumulation d’importants actifs en dollars. Les excédents économiques du Japon ont été nourris par les déficits américains. Une grande partie de ces excédents a été réinvestie sur des bons du trésor américain, stimulant la liquidité des banques américaines.

Les taux d’intérêt au Japon étant très bas, cela a favorisé le développement du carry trade.

Le fonctionnement de ce carry trade est plutôt simple :

  1. Emprunter de l’argent en yen a un taux d’intêret proche de zéro.

  2. Convertir le Yen en dollar

  3. Placer les dollars à un meilleur taux.

Les taux extrêmement bas ont fini comme toujours par créer une bulle spéculative.

Nikkei225

Le Japon détient donc beaucoup de dollars américains en 1985 quand les accords du Plaza sont mis en place, et l’économie japonaise doit absorber ces dollars dévalués. Le faible taux de consommation des Japonais a causé une spirale déflationniste, exacerbant les problèmes économiques auxquels le pays fait déjà fasse.

Cette période bénie laisse place à “la décennie perdue”, marquée par une augmentation du taux de chômage, une déflation et une croissance économique lente.

L’histoire se répète ?

Et c’est donc ici que nous commençons un parallèle avec l’époque actuelle, est-ce que le Japon est à l’aube d’un nouveau boom économique ?

Reprenons ce qui s’est dit précédemment :

  • L’économie Japonaise a connu un boom grâce à un yen faible, et une reprise économique importante après guerre aidée par les USA.

  • Elle s’est terminée suite à une dévaluation du dollar qui a laissé les Japonais avec des tonnes de dollars dévalués

Vous n’êtes pas sans savoir que la plupart des pays occidentaux ont connu une période d’inflation importante ces dernières années, et qu’ils ont réagi en augmentant leurs taux directeurs.

Pendant ce temps, le Japon a accueilli cette inflation les bras ouverts ; la compression de l’offre mondiale et la faiblesse du Yen ont accompli ce que des années d’assouplissement monétaire n’ont pas réussi : un retour de l’inflation !

The Economist % des produits augmentant ou baissant en prix.

Il a donc laissé sa politique monétaire très souple via le mécanisme de YCC, dont nous avons discuté ici :

Pour rappeler le concept de YCC :

Introduit en septembre 2016 dans l’archipel, le Yield Curve Controle (ou YCC) est un des principaux outils monétaires que la BoJ utilise. L’objectif est très simple : maintenir les taux d’intérêt à court terme à zéro afin de stimuler l’économie.

Comment la BoJ réussit à maintenir ses taux d’intérêt à 10 ans proches de zéro ? Simplement en vendant massivement des obligations quand le taux d’intérêt de ces dernières passe sous les -0.25, et en en achetant massivement lorsque ce dernier passe au-dessus de 0.25%.

Le but de cette politique monétaire peu orthodoxe est de maintenir des taux bas, stimulant ainsi l’économie et ravivant. Avant les chocs d’offres, le YCC n’avait jamais réussi à faire grimper les prix.

D’autres éléments pourraient venir alimenter l’optimisme économique des intervenants sur l’archipel :

Larry Fink a déclaré :

“Le Japon subit une série de transformations économiques extraordinaires, qui font écho au boom économique des années quatre-vingt.”

Et Warren Buffet a récemment investi 20 milliards de dollars dans le pays.

Mais les raisons d’être sceptique restent nombreuses.

Les quelques raisons d’être sceptique

Bien que les configurations économiques entre actuellement et le boom des années quatre-vingt semblent similaires, il reste des raisons d’être sceptique.

  • La première est la main-d’œuvre japonaise, qui diminue et vieillie. C’est à la fois une raison d’être sceptique, mais également une bonne nouvelle ; la nouvelle génération de travailleur a envie de donner un nouveau souffle au pays. Le manque de main-d’œuvre reste un problème auquel le Japon va devoir trouver une solution.

  • Le PIB du pays baisse

    World Bank
  • Le pays va devoir réaliser une prouesse ; celle de normaliser la politique monétaire alors que le pays est un des plus endettés au monde.

La fin du YCC et ce que cela implique

Nous avons désormais besoin de comprendre pourquoi la fin du YCC va poser problème.

Disons que la BoJ dispose de 3 outils dans sa boîte :

  • Le YCC

  • Les taux directeurs

  • Le QE (quantitative easing) et le QT (Quantitative Tightening).

Comme nous l’avons dit précédemment, les taux japonais ont été maintenus extrêmement bas ces dernières années pendant que le reste du monde faisait grimper ses taux.

Détenir du Yen ne rapportait pas grand-chose en termes de rendement, ce qui a généré une demande importante pour les actifs étrangers. L’année dernière, les revenus des investissements japonais à l’étranger se sont élevés à 269 milliards de dollars de plus que ceux générés par les investisseurs étrangers au Japon ; le plus grand excédent au monde.

Cet écart important entre les rendements obligataires pose un risque pour les investisseurs japonais qui ont acheté des obligations étrangères, et pour les émetteurs mondiaux qui ont profité des taux bas japonais pour mettre en place un carry trade.

Un problème d’autant plus évident pour les grandes sociétés financières japonaises investissant à l’étranger.

Quand ces sociétés investissent dans d’autres pays, elles doivent payer pour se protéger contre les fluctuations des devises (elles se couvrent). Actuellement, le coût de cette protection est élevé car les taux d’intérêt au Japon sont bien plus bas que ceux aux États-Unis. Cela signifie que quand elles achètent des investissements en dollars et se protègent, elles subissent des pertes garanties. Pour éviter cela, certaines grandes compagnies d’assurance japonaises, comme Meiji Yasuda Life Insurance et Sumitomo Life, prennent des risques plus importants en n’achetant pas cette protection, même si cela signifie parier contre une hausse soudaine de la valeur du yen. C’est risqué, mais elles le font car l’écart important entre les taux d’intérêt les encourage à prendre ces risques.

Dans un même temps, si les rendements des obligations à long terme au Japon continuent d’augmenter (ce qui arrivera lorsque le YCC prendra fin, ce qui arrivera si le Japon ne veut pas dévaluer le Yen à l’infini), cela pourrait encourager les investisseurs locaux à rapatrier leur argent. Cela pourrait poser problème aux entreprises et aux gouvernements américains et européens, habitués à ce que les Japonais achètent beaucoup de leurs obligations.

Dans ce scénario, la demande actuelle des Japonais pour des obligations étrangères pourrait se transformer en pression sur le financement des entreprises et des gouvernements occidentaux. Le yen japonais pourrait alors prendre de la valeur, car les investisseurs japonais vendraient leurs dettes étrangères et réinvestiraient chez eux.

Le flux d’argent du Japon vers le reste du monde, observé au cours de la dernière décennie de politiques monétaires accommodantes, semble être en diminution. Comment cela affectera les institutions financières japonaises, les émetteurs d’obligations étrangers, ou les deux, deviendra plus clair dans les mois à venir. Ce qui est sûr, c’est que quelqu’un ressentira les conséquences de ce changement.

Le Japon va devoir naviguer prudemment avec sa politique monétaire, et nous suivrons bien évidemment cela dans ce journal. Cette dernière partie peut également expliquer l’enthousiasme de Blackrock et Warren Buffet vis-à-vis du Japon ; les rendements obligataires japonais risquent de grimper prochainement, attirant à nouveau des capitaux vers le pays.

Les deux prochaines semaines risquent d’être assez conséquentes pour mon emploi du temps, je déménage en même temps que j’écris mes articles. Ne soyez pas étonné si certains articles arrivent en retard, je m’en excuse d’avance.