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Archives · octobre 2023

La rupture entre Main Street et Wall Street


Quand on parle de Wall Street, l’imaginaire collectif pense immédiatement aux buildings de New York, ses travailleurs en costume cravate qui engrange des bonus à 6 chiffres, et la débauche qui accompagne ces sommes délirantes.

Main Street est le strict opposé de Wall Street. Littéralement “rue principale”, elle fait référence à l’économie réelle, les commerces et artisans locaux. Les deux termes sont souvent opposés, Main Street contre Wall Street, l’économie réelle contre les marchés.

Aujourd’hui, penchons-nous sur l’état de santé de Main Street, et la déconnexion entre ces deux pans bien différents de l’économie.

La dette, encore et toujours

Commençons par définir le problème, et à vrai dire Main Street fait face au même problème que Wall Street ; la hausse du coût de l’endettement.

Mais, nos deux protagonistes ne subissent pas le problème de la même façon. Wall Street a eu le temps de profiter des taux d’intérêt bas à une bien plus grande échelle, et les entreprises cotées en Bourse sont généralement assises sur des quantités conséquences de cash. À un tel point qu’elles rachètent régulièrement des actions :

The Bid

Ces rachats d’actions ont été un moteur dans les performances de 2022 et 2023. Bien que 2022 ait été une année difficile pour les sociétés cotées en Bourse, nous n’avons pas vécu de période de stress intense, partiellement grâce au fait que les entreprises avaient du cash à disposition. Ainsi, en 2022, 993 milliards de dollars ont servi à racheter des actions, ce chiffre est en baisse en 2023 à 813 milliards de dollars mais il reste plus élevé que la moyenne (et l’année n’est pas encore terminée).

Elles avaient tellement de cash que malgré la hausse vertigineuse des taux d’intêret, elles payent moins d’intêret qu’avant.

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Mais vous vous doutez bien, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Le top 10% des entreprises subit bien moins la hausse des taux d’intêret que le 90% restant, déjà à l’échelle du SP500.

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Alors je vous laisse imaginer pour les entreprises qui ne sont pas cotées en Bourse.

🤔 Qu’importe ce que nous abordons dans ce journal, j’ai l’impression de toujours revenir à un point central : la dette. C’est un constat que j’ai dressé en écrivant cet article, et il soulève probablement un problème dans notre économie actuelle : la dépendance au robinet du crédit.

Qu’on soit d’accord : le crédit a permis aux sociétés occidentales d’être aussi avancées aujourd’hui. Mais, nous nous retrouvons aujourd’hui prit dans une spirale infinie de dette, qui payera ? C’est toute la question, et je n’ai pas vraiment de réponse à apporter.

De qui nous discutons exactement ?

Avant de discuter des effets sur les petits business, nous devons déjà définir ce qu’est une petite entreprise aux USA.

Ce n’est pas comme en France, ou nous avons plusieurs seuils en fonction du nombre d’employée (TPE, PME…).

Aux USA, votre entreprise peut être considérée comme “small business” même si elle génère 47 millions par an et qu’elle emploie plus de 1 500 personnes. En fait, cela dépend surtout du secteur.

Pour simplifier la compréhension ici, nous discuterons au cours de cet article des entreprises qui ne sont pas cotées en Bourse.

Parlons désormais des secteurs.

Les secteurs les plus concernés sont : les services aux professionnels, la construction puis la santé.

Pour terminer, et l’information est importante, beaucoup de petites entreprises sont nées durant la pandémie de COVID :

FRED

Les périodes de confinement répétées, et les nombreux licenciements au début de cette période ont pu permettre à beaucoup de citoyens américains de lancer leurs business. Comme nous pouvons le voir, le krach de mars 2020 a été foncièrement différent de celui de 2007 pour les nouveaux entrepreneurs.

Finalement, la “crise” du covid n’en a pas vraiment été une, tant les aides ont été importantes. Le ralentissement actuel de l’économie, c’est à mon sens la “vraie” crise du covid, mélangé à des événements géopolitiques.

Une partie de ces nouveaux business n’étaient pas destinés à créer de l’emploi, c’est donc des solopreneurs.

Ceci étant dit, nous pouvons commencer.

Le financement des petites entreprises

Le financement des entreprises est bien différent, entre la mégacapitalisation du SP500 et la petite entreprise locale.

Premièrement, les petites entreprises consacrent une partie plus importante de leurs revenus au payement des intérêts sur leurs dettes : environ 6% pour les petites entreprises et 2% pour les grandes entreprises.

Goldman Sachs - The Market Ear

Deuxièmement, même si la maturité moyenne des dettes est à peu près similaire, la moitié des dettes des petites entreprises est constituée de ligne de crédit à taux variables, contre 20% pour les grandes entreprises.

Les estimations varient, donc Goldman Sachs nous a donné les réponses à plusieurs sondages :

Part de taux variables dans les crédits des petites entreprises Pourcentage de la dette à taux variable par taille d’entreprise, et maturité moyenne (Goldman Sachs, The Market Ear)

Taux fixe, taux variable

En France, la majorité des particuliers et des entreprises empruntent à taux fixe, mais pour les USA c’est différent.

💡 Petite explication sur les taux variables et taux fixes :

  • Emprunter à taux fixe = vous empruntez à par exemple 2% sur 20 ans, vos mensualités ne changeront pas pendant ces 20 ans : vous payerez toujours 2%

  • Prêt à taux variable = taux indexé sur le taux de crédit bancaire EURIBOR (en Europe), taux d’intérêt moyen auquel les établissements financiers se prêtent de l’argent sur le marché de la zone Euro. Vos mensualités peuvent donc évoluer.

Lorsque vous empruntez à taux variable, vos mensualités peuvent évoluer. Et quand nous sommes dans une période de hausse des taux, vos mensualités peuvent évoluer très vite, et vous mettre dans une situation financière inconfortable.

En France, il est très rare d’emprunter à taux variable. Mais cela pourrait bientôt changer, nous l’avions vu dans un article l’hiver dernier, pour Journal du Coin.

Pour résumer l’article, la BCE veut forcer les Français à emprunter à taux variables. Pourquoi ?

Car, quand vous empruntez à taux fixe, c’est votre banque qui prend le risque que les taux varient ; elle sert de résistance. Si vous avez bloqué un taux d’intêret fixe très bas pour acheter une maison en 2020 et 2021, vous faites perdre de l’argent à votre banque, car entre-temps les taux directeurs (le taux à laquelle une banque commerciale emprunte à la BCE) ont bien augmenté. Cela fait peser un risque important sur les banques.

Donc, quand la moitié des lignes de crédit des petites entreprises est à taux variables, cela indique qu’elles ont vu leurs mensualités exploser au cours des derniers mois.

Une hausse des taux est bien plus problématique dans un pays ou la majorité des emprunts sont à taux variables, que pour un pays ou la majorité des emprunts sont à taux fixes.

Les conséquences

Car comme toujours, c’est ce qui compte.

Les analystes de Goldman Sachs semblent ne pas être inquiets vis-à-vis du problème de dette. L’impact sur la croissance du PIB devrait être relativement faible sur les années à venir.

Et, les analystes de cette banque indiquent que le solde financier de ces entreprises est toujours solide. Les nombreux plans de relance ont permis aux entreprises et aux particuliers d’être résilient, même lorsque l’inflation était très élevée.

Soit, partons du postulat qu’ils aient raison sur tous ces faits, très financiers.

Il reste à mon sens, une partie importante à prendre en compte ; MainStreet reste un énorme employeur, que ce soit en Europe ou aux USA.

Selon les données que j’ai trouvées, les petites et moyennes entreprises comptent pour une large part des emplois.

Les petites et moyennes entreprises (PME) représentent plus de 95 % des entreprises et 60 à 70 % de l’emploi et génèrent une grande partie des nouveaux emplois dans les économies de l’OCDE.

OCDE

Avec une exposition toute particulière pour certains secteurs, comme les restaurants et hôtels, la vente au particulier et le transport.

Fonds monétaire international

In fine, si les petites et moyennes entreprises sont sérieusement touchées par la hausse des taux, cela peut vite créer des problèmes.

Souvent, les petites et moyennes entreprises se sentent impuissantes par rapport aux mégacapitalisations des indices boursiers. Cela crée un sentiment d’injustice, que les financiers s’en mettent pleins les poches pendant que les petits entrepreneurs sont exténués.

Qu’est ce qui explique cette déconnexion entre main street et wall street ?

La déconnexion entre Wall Street et Main Street

Ce phénomène n’est pas nouveau. Il y a toujours eu des tensions entre Wall Street et “le peuple” au sens large. Pour discuter d’événement récent, nous pouvons citer le mouvement “Occupy Wall Street”, qui dénonçait les abus du capitalisme financier.

Tout ceci s’est passé en 2011, après une crise économique majeure causée par l’avidité des banques et de leurs complices (les agences de notation notamment). Rappelons tout de même que des millions d’Américains ont perdu leurs maisons et leurs emplois dans cette crise.

Cela s’est calmé après ces manifestations de 2011, puis il y a eu de nouveau une forte déconnexion qui s’est fait ressentir après le krach du covid. Pendant que les citoyens peinaient à retrouver une vie normale, le CAC40 et à peu près tous les indices mondiaux explosaient leurs précédents sommets :

Le CAC40 a pris plus de temps à se remettre du krach covid que les indices américains, et cela s’explique assez facilement : qu’est-ce que vous utilisez de français, et même d’Européen, au niveau technologique ? Probablement rien ou peu d’outils ; et ce secteur a particulièrement bien performé après le COVID.

S&P Global

La part des grandes sociétés tech est juste hallucinante !

Mais voilà un fait : la valeur sur les marchés des sociétés américaines ne reflète pas l’emploi ou le PIB dans l’économie réelle. Quand vous faites construire une maison, il est peu probable que vous passiez par une entreprise cotée en Bourse. Vous faites appel à des maçons, des couvreurs et une multitude de savoir faire, mais elle ne passe pas par Wall Street (ou du moins, en faible partie). Pourtant, ces secteurs comptent énormément dans l’emploi et la création de PIB :

S&P Global

C’est valable aux USA, avec leurs valeurs technologiques, mais nous pouvons totalement l’appliquer à l’Europe avec les valeurs du luxe.

Il y a donc une véritable déconnexion entre ce qui contribue concrètement au PIB d’un pays,et ou est investi l’argent dans les marchés financiers. Ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose, tout cet argent investi dans les firmes de haute technologie a permis des avancées très importantes dans le domaine. La question est plutôt “est ce que c’est vraiment le signe d’une économie saine ?”. Cela dépend, c’est une question de point de vue, j’imagine.

Et, ma deuxième hypothèse concernant cette déconnexion entre main street et wall street, c’est évidemment le fait que le Quantitative Easing mit en place par les banquiers centraux part essentiellement dans les marchés financiers, et non dans la “vraie économie”.

Pour discuter plus en détail de tout ceci, je vous invite vivement à lire le précédent article :

Est-ce que nous reverrons des mouvements de manifestations similaires à Occupy Wall Street dans les prochaines années ? Cela ne me semble pas impossible, tant les inégalités restent au cœur des discussions. Si Main Street est davantage touché par le phénomène de hausse des taux, et que des personnes perdent leurs emplois, ce sont les élites qui seront pointées du doigt.

Pour le moment, la déconnexion s’est fait ressentir si vous suivez les marchés, moins si vous y êtes totalement étranger, ce qui est le cas de la plupart des Français.

Voilà pour l’article du jour, comme d’habitude j’espère qu’il vous aura plu. J’ai l’impression qu’il a été plus difficile à écrire que d’habitude, c’est probablement car il est plus difficile de trouver des données sur les petites entreprises que sur les entreprises cotées en Bourse.

Bien que personne ne semble se soucier de ce pan de l’économie, il est à mon sens prépondérant, que ce soit en Europe ou aux USA.