
Nous en avions déjà parlé brièvement dans l’article “Comment profiter d’un crash”, les facteurs Fama-French sont particulièrement pertinents dans le cadre de la gestion de portfolio.
Découvrons en davantage sur cet outil, très peu utilisé par les investisseurs particuliers mais qui peut s’avérer bien utile dans de nombreux cas.
Que sont les facteurs Fama-French ?
Fama French est une combinaison de plusieurs facteurs utilisée en finance pour expliquer les rendements d’une action.
Il existe en réalité 5 facteurs, qui ne sont pas tous discutés dans le papier que j’avais réalisé sur le sujet.
Ces facteurs sont :
Le facteur de marché (RM-RF) : Ce facteur représente le rendement excédentaire que l’on peut obtenir en prenant des risques sur le marché boursier par rapport à un investissement “sans risque” comme des bons du trésor américain.
Le facteur de taille (SMB) : Ce facteur considère la performance relative des actions de petites entreprises par rapport à celles de grandes entreprises. Les actions d’entreprises plus petites peuvent parfois surperformer celles de grandes entreprises.
Le facteur de valeur (HML) : Ce facteur évalue la performance des actions de “Value” par rapport à celles de “croissance”. Les actions de valeur sont généralement considérées comme sous-évaluées par rapport à leurs fondamentaux, alors que les actions de croissance sont généralement plus soumises à une narrative (comme l’IA), et des bénéfices anticipés comme supérieurs à la moyenne.
Le facteur de rentabilité (RMW) : Ce facteur évalue la performance des actions de sociétés ayant une rentabilité élevée par rapport à celles ayant une rentabilité plus faible. Il essaie de capturer le fait que les actions de société rentables performent mieux. (Rappelez-vous, nous avions souligné lors de la série d’articles “comment profiter d’un crash” l’importance du fait qu’une entreprise soit rentable pour performer dans des conditions économiques difficiles).
Le facteur d’investissement (CMA) : Ce facteur considère la performance des actions de société conservatrices par rapport à celles plus agressives en matière d’investissement. Il essaie de capturer le fait que les actions de sociétés ayant une stratégie conservatrice peuvent générer des rendements meilleurs que celles adoptant une approche plus agressive.
Évidemment, ces facteurs n’expliquent pas chaque variation d’une action. Mais ils constituent une bonne première piste ; ils aident à comprendre pourquoi certaines actions surpassent d’autres, et pourquoi certains styles d’investissement (l’investissement value, l’investissement cyclique, l’investissement croissance…) fonctionnent mieux à une certaine période.
En d’autres termes, ils apportent un cadre.
Dans l’article “Comment profiter d’un crash”, nous avions vu que certains facteurs jouaient plus que d’autres, notamment en période de crise.

Pour définir une “période de crise” nous nous servons du High Yield Spread que j’ai inséré ci-dessous. Pour citer l’article :
Une période de crise est définie par un High Yield Spread au-dessus de 6.5% Le High Yield Spread mesure la différence entre le taux d’emprunt des obligations de catégorie inférieur (high yield) et le taux d’emprunt des bons du trésor américain. Vous trouverez un papier scientifique complet à propos du High Yield Spread ici.
La pertinence de cet indicateur réside dans le fait qu’il surveille le sentiment du marché vis-à-vis des entreprises de petites et microcapitalisations. Lorsqu’il est haut, cela indique des coûts d’emprunt plus élevés pour les entreprises de petite taille, qui sont moins solvables.

Introduction de l’outil “Portfolio Visualizer”
L’outil Portfolio Visualizer est un petit bijou, qui peut être utile à TOUS les investisseurs sur les marchés traditionnels.
Il est gratuit pour l’essentiel des besoins.

L’onglet qui nous intéresse aujourd’hui est le “Risk-Factor allocation”. Il nous permet de choisir si nous voulons sur ou sous-pondérer un facteur, pour une période donnée.
Il y a énormément d’outils disponibles sur le site, la liste est disponible ci-dessous :

On rediscutera d’autres outils qui me paraissent importants, comme “Rolling Optimization” qui permet de rebalancer son portefeuille correctement.
Optimisons !
J’ai donc récupéré la liste des stocks qui m’intéressent dans le cas où le High Yield Spread s’envole et le marché s’emballe.

Je me rends sur la page “Risk-Factor Allocation”, dont vous trouverez le lien ici.
Je configure mon modèle, à savoir le “Five Factor Model” de Fama French.

Pour l’exemple je vais utiliser la liste que j’ai affichée au-dessus, qui représentent les actions sur lesquels je souhaite rentrer si j’ai une opportunité.

Concernant l’allocation, pour garder les choses simples, je vais cliquer sur la petite molette et indiquer “Equal Weight”, afin que le site pondère les actions du portefeuille de façon égale.

Je clique sur suivant, et voilà ce qui ressort de mon portefeuille si les actions sont toutes pondérées de la même façon :

En gardant toutes les entreprises égales, mon portefeuille est :
Assez neutre vis-à-vis de la taille de l’entreprise (SMB)
Plus exposé à la value qu’à la croissance (HML)
Très exposé au fait qu’une entreprise soit rentable (RMW)
Plutôt exposé à une stratégie d’investissement conservatrice (CMA)
Étant donné que j’ai cherché avant tout des actions de sociétés rentables, avec une stratégie conservatrice et de la catégorie “value”, tout ceci semble cohérent.
Mais, la ou le site est intéressant, c’est qu’il offre la possibilité de changer la pondération des facteurs, grâce aux curseurs disponibles.
J’ai donc cherché à modifier afin de tenter une approche légèrement plus agressive, en faisant exactement l’inverse : baisser les facteurs SMB, HML et CMA.

La colonne “existing” représente les valeurs du portefeuille pondéré de manière égale entre chaque action.
Voilà le portefeuille modifié et les changements qui y sont appliqués.

Le site me retire 4 actions : et .
En revanche, il surpondère , , et .
Bref, en termes de performance, qu’est ce qui change ?

Le portefeuille ajusté obtient une meilleure performance sur les 20 dernières années.

1998 a été une année plus difficile pour ce portefeuille, mais les crises de 2008 et 2018 ont été bien mieux appréhendées.

Les rendements annualisés sur toute cette période ont été clairement améliorés également, passant de 17.43% pour le portefeuille pondéré de manière équitable, à 21.38% pour le portefeuille ajusté.

Le seul point qui devient complexe à gérer, c’est le maximum drawdown. Il est de 31.24% pour le portefeuille pondéré de manière équitable, contre 31.94% pour le portefeuille ajusté.
Cependant en moyenne, le portefeuille ajusté a su rebondir plus rapidement que le portefeuille pondéré équitablement.

Conclusion
Pour revenir un petit peu sur les actions que j’ai sélectionnées, qu’est-ce tout cela signifie ?
Tout d’abord, je pense que ma thèse sur le portefeuille d’origine est bonne, et que les actions sélectionnées sont pertinentes. L’objectif, quand vous composez un portefeuille d’action, c’est de battre le SP500. C’est ce qu’on appelle le “Benchmark”, c’est votre repère.
Si votre portefeuille ne bat pas le rendement du SP500, alors le plus simple est simplement d’acheter l’indice SP500.

Entre 1998 et 2023, la performance moyenne annuelle du SPX est de 8.10% par an.
Le portefeuille pondéré de manière équitable réalise 17.43% annualisée sur cette période, et le portefeuille ajusté réalise 21.38%.
Disclaimer : le sens de cette phrase n’est pas “copiez mon panier d’action et réalisez 17% par an”, mais plutôt que les entreprises rentables, de value et qui ont une stratégie conservatrice dans la gestion de leur capital performent mieux. C’est donc ces critères que vous devez vérifier en priorité.
Évidemment, les performances passées ne préjugent pas des performances futures. Étant donné que le portefeuille a ici été testé sur de nombreuses crises, et sur une période assez longue, je pense qu’il s’agit d’une bonne base pour deux raisons :
La première, c’est que rien n’empêche l’intégration ou le retrait de nouvelles actions, un portefeuille est voué à évoluer.
La seconde, c’est que les gains doivent être partiellement pris et les pertes coupées, et c’est précisément à ça que sert le “rebalancement”. Tous les mois, ou trimestre, ou année, vous rebalancez votre portefeuille car les prix évoluent : des actions perdent en pourcentage d’allocation et d’autres en prennent une part trop importante. Toutes les boutiques de finance que je connais réalisent régulièrement des rebalancements.
Donc, mon idée de favoriser les entreprises rentables, de value et de moyenne / petite taille semble plutôt bonne.
Mais, nous voyons que si je retire certaines actions pour en surpondérer d’autres, dans une logique plus agressive (en baissant les facteurs SMB, HML, CMA et RMW et en augmentant le RM-RF), j’obtiens historiquement de meilleures performances.
Ce portefeuille a donc un problème : il manque légèrement d’agressivité, certaines actions n’étaient pas forcément pertinentes, et d’autres étaient plus pertinentes que ce que je pensais.
Je vais donc continuer à travailler sur ce panier d’action, chercher d’autres entreprises, toujours en recherchant des entreprises rentables avant tout mais ou je peux me permettre peut-être, d’être moins regardant vis-à-vis de la gestion de leurs investissements.
Je vous tiendrais informé sur les mises à jour de ce portefeuille.
Ce n’est pas forcément des notions évidentes à expliquer, mais j’apprécie cette approche plus “mathématique” des marchés, avec des ratios et des chiffres qu’on peut comparer. C’est quelque chose dont on entend rarement parler dans le cercle des investisseurs particuliers, mais c’est ce qui me parle à titre personnel.
N’oubliez pas, tout n’est qu’une question de chiffre, les entreprises existent avant tout pour faire du cash, idéalement optimiser la façon de faire ce cash et survivre à long terme.